ON A ZOMBIFIÉ LES INDIVIDUS

LA RÉDACTION 16 March 2018

Le socio-politiste parle des moyens utilisés par le régime pour détourner l’attention des Camerounais des préoccupations essentielles.

On présente les églises de réveil, la bière, et le football, comme les principales armes de diversions massives du Renouveau pour détourner le peuple des préoccupations essentielles. Cette alchimie opère encore aujourd’hui ?

Elle opère suffisamment et avec efficacité. Si vous prenez les églises de réveil par exemple, qui pour la plupart fonctionnent sous le régime de la tolérance administrative, elles font un travail de neutralisation de la mobilisation de beaucoup d’acteurs sociaux contre leurs véritables problèmes. Désormais, la responsabilité n’est plus celle des pouvoirs publics, mais celle d’une force surnaturelle ou métaphysique.

Parce ce qu’on parle du Satan, du malin et bien d’autres choses. Donc, cela permet qu’en réalité, la responsabilité d’un certain nombre d’infortunes des individus soit canalisée vers d’autres endroits. Si vous prenez un élément tel que la bière, vous avez vu toute la mobilisation qu’il y a eu autour de l’augmentation du prix de ce liquide, et surtout le fait que le pouvoir ait reculé. Ce qui démontre qu’en réalité, plus les Camerounais sont installés dans cette dépendance-là, moins ils sont intéressés par des problèmes quotidiens. Si vous prenez enfin, le football, combien les affaires de la Fédération camerounaise de football (Fécafoot) ont retenu et détourné l’attention du peuple sur d’autres choses plus importantes comme les délestages, l’accès à l’eau potable, etc. A mon sens, tous ces éléments participent de la neutralisation de la mobilisation et de la colère du peuple. Ces éléments-là opèrent efficacement dans la société camerounaise. Et on se rend compte qu’on est à un peu comme à la fin de règne dans la Grèce antique où on donnait du pain et des jeux au peuple. Ici, on a décidé de donner la prière, du vin et du jeu au peuple, pour justement anesthésier la conscience collective.

Lors de son dernier message à la jeunesse, le chef de l’État n’a plus cité en exemple les Lions indomptables comme de coutume, mais les jeunes éléments des forces de défense et de sécurité, est-ce le signe d’un revirement dans «la stratégie de neutralisation de la conscience collective» ?

Il n’y a pas de revirement en réalité. L’occasion a fait le larron, puisque vous savez que nous sortons d’une compétition où les résultats du Cameroun sont les plus détestables. A telle enseigne qu’il ne faut pas réveiller la colère du peuple vis-à-vis de cela. Vous savez les réactions des uns et des autres au retour de l’équipe nationale de la dernière édition de la Coupe d’Afrique des nations (Can) en Guinée Équatoriale. Le peuple a contenu sa colère, même si à certains endroits ce ressentiment-là s’est fait voir. Comme le dit un proverbe, on ne peut pas aller jeter un caillou à un endroit où on a jeté une dame-jeanne. Parler de football ici, aurait été perçu par le peuple comme une provocation, surtout que la plaie était encore béante. Il valait donc mieux peut-être tourner l’attention vers autre chose. Il me semble, qu’il s’agit-là d’une diversion globale de la jeunesse en matière de lutte contre Boko Haram. C’est une rhétorique engagée dans le sens de la diversion.

Le peuple n’est-il pas aussi responsable de cette situation en se laissant infantiliser ou divertir à l’extrême ?

Nous sommes dans une situation de zombification des individus. Cela veut dire qu’on maintient les personnes dans une situation de léthargie où ils sont à l’entre deux. C'est-à-dire entre morts et vivants. Et à partir de là, leur conscience est anesthésiée. De ce fait, il devient difficile pour le peuple de pouvoir ressentir ce qui est bon, ou ce qui est mauvais. S’il faut y ajouter la détérioration des conditions de vie, on comprend facilement que le peuple n’est pas complice de sa situation, mais les structures de vie et la situation socio-économique ont raison du peuple. A telle enseigne qu’il y a un désarmement moral et de la conscience des individus qui sont dès lors amenés à vivre l’écoulement de l’histoire tel que le désire le régime. Il n’y a pas de complicité, puisqu’il s’agit d’une victime qui manque de moyens. Même lorsqu’elle a une possibilité d’un ressentiment, il est anesthésié par la situation de léthargie et de zombification dans laquelle il se trouve.

A vous entendre, l’on se demande bien combien de temps va durer cette anesthésie de la conscience collective ?

Cette situation ne peut pas durer pendant longtemps. Parce que lorsqu’on anesthésie un individu, si on revient dans le langage médical, vous allez vous rendre compte que l’anesthésie dure quelques temps, et à un moment donné, le corps reprend vie. La zombification ne peut pas durer éternellement. A un moment donné, les réalités de la vie quotidienne viendront bousculer les Camerounais. Par exemple, aujourd’hui avec Enéo, les délestages sont de retour. Regardez l’accès à l’eau potable ou comment les conditions de vie ne font que se dégrader… Cette cosmétique ne peut pas durer longtemps. Il y a fort à parier d’ailleurs, que lorsque les individus qui étaient maintenus longtemps dans un état de léthargie et de zombification se réveillent, cela est parfois brutal. Au lieu de gérer les individus par la logique de l’instrumentalisation, de la manipulation et du viol des consciences et des foules, il vaut mieux aujourd’hui faire face aux problèmes réels du Cameroun et y trouver des solutions durables de manière à ce que le pays ne fasse pas un saut dans le vide.

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